03/01/2017

Eduquer à l'incertitude... ...pour sortir du piège du dogmatisme

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L'école transmet des savoirs... ...mais souvent de manière dogmatique. En effet, comme le dit Daniel Favre, dans son ouvrage "Éduquer à l'incertitude" (2016), la forme verbale utilisée pour enseigner correspond le plus souvent à celle employée pour véhiculer les dogmes.

Il devient alors difficile pour des élèves de s'y retrouver, de faire la différence entre les croyances et les connaissances scientifiques, de se forger des opinions construites et documentées, d'identifier les types de connaissances, leur domaine de validité et leurs limites.

Pour cela, il est inévitable de reconsidérer le statut de la réalité et les processus cérébraux qui font de nous des êtres "pensant"... ...c'est ce qu'appelle Daniel Favre (2016) l'individuation : un processus de formation de l'individu cognitif et psychologique.

En effet, pour entrer en contact avec notre environnement, notre société, notre culture, l'évolution nous a doté de sens et de perceptions. Or, les informations transmises par ces interfaces, peu performantes (nos sens sont limités), subissent des interprétations, parfois même des transformations et sont reconstruites par notre cerveau.

Ainsi, les réalités sont des réalités construites. Ce que nous prenons pour la réalité est en fait "une reconstruction subjective en fonction des filtres culturels, idéologiques et conceptuels que chacun élabore au cours de son existence", et dépend également de nos émotions du moment (Daniel Favre, 2016). 

D'où le danger mentionné par Edgar Morin (1999), le danger de cécité. "Il est [donc] nécessaire d’introduire et de développer dans l’enseignement l'étude des caractères cérébraux, mentaux, culturels des connaissances humaines, de ses processus et de ses modalités, des dispositions tant psychiques que culturelles qui lui font risquer l'erreur ou l'illusion." (Edgar Morin, 1999).

Il convient à l'école de "développer des outils pour ne pas se faire piéger par la pensée dogmatique" (Daniel Favre, 2016), des outils qui permettent aux élèves de comprendre ce que sont les connaissances et comment elles se construisent (épistémologie) et des outils pour décrypter le monde dans toute sa complexité et pour permettre aux élèves de gérer l’incertitude (Laurent Dubois, 2015).

Ce changement de paradigme est présent explicitement dans le Plan d'études actuellement en vigueur en Suisse romande. Il apparait dans la section dédiée aux capacités transversales, qui met en avant la capacité à développer des stratégies, une pensée créatrice, ainsi qu'une démarche réflexive :

  • "La capacité à développer des stratégies renvoie à la capacité d'analyser, de gérer et d'améliorer ses démarches d'apprentissage ainsi que des projets en se donnant des méthodes de travail efficaces.
  • La capacité à développer une pensée créatrice est axée sur le développement de l'inventivité et de la fantaisie, de même que sur l'imagination et la flexibilité dans la manière d'aborder toute situation.
  • La capacité à développer une démarche réflexive permet de prendre du recul sur les faits et les informations, tout autant que sur ses propres actions ; elle contribue au développement du sens critique" (CIIP, 2010).

Mais les habitudes ont la vie dure et le découpage en disciplines scolaires reste l'entrée privilégiée par l'institution. Or, intégrer véritablement ces enjeux d'apprentissage nécessite de revoir fondamentalement les approches, en privilégiant les approches interdisciplinaires et en développant les outils mentionnés ci-dessus.

Certains moyens d'enseignement dédient des chapitres entiers au développement de l'esprit critique et contribuent à rompre avec un enseignement des certitudes, comme par exemple le chapitre 10 des récents moyens d'Histoire 5P-6P Harmos centrés sur les représentations, ou le thème 6 nouveaux moyens d'Histoire 7P-8P Harmos intitulé "Mythes et légendes".

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Page de titre du chapitre 10 des  moyens d'Histoire 5P-6P Harmos

Cette réorientation est une bonne chose, mais n'est pas suffisante, car l'enjeu est de taille. La formation initiale et continue a un rôle important à jouer... ...pour autant qu'elle intègre ce changement de paradigme.

Les représentations sur le rôle de l'école et sur ses nouvelles missions doivent également évoluer dans les esprits  de tous... ...et c'est là peut-être la chose la plus difficile à réaliser, dans une société conservatrice.

 

1. Daniel Favre, 2016. Eduquer à l'incertitude. Editions Dunod.

2. Edgar Morin, 1999. Les sept savoirs de l'éducation du futur. UNESCO.

3. Laurent Dubois, 2015. L'école doit enseigner l'incertitude et la complexité. Blog TDG

4. CIIP, 2010. Plan d'étude romand. Description des capacités transversales.

 

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Commentaires

Ne pourrait-on pas, selon les disciplines scolaires après une introduction pour une discipline donner des pistes aux élèves invités à chercher par eux-mêmes avec plus tard restitution des recherches, découvertes, etc.?

Travail soit individuel, soit par groupes avec rapport entre les groupes, discussions avant la restitution?

Écrit par : Myriam Belakovsky | 03/01/2017

P.S. En temps d'électronique il est bon d'évoquer la méthode Montessori selon laquelle l'élève est mobile.

Il se lève, discute, s'informe... "consulte"... et, en en revenant à votre article, Monsieur Laurent Dubois, par excellence est créatif ce qu'il faut comprendre par en revient à lui-même,,, redevient lui-même artiste, pensons à Bürki, en son genre.

A l'école comme à la maison
à la maison comme à l'école!

La machine s'apprêtant à prendre son travail à l'homme on ne pourra bientôt plus dire à nos enfants de bien travailler pour avoir une bonne situation plus tard mais de bien suivre l'école pour bien se "meubler" l'esprit

ce qui neutralisera avec bonheur l'esprit matérialiste d'accumulation banale présent ("La banalisation signe la fin des civilisations", Paul Diel) et de consommation en dehors de nos besoins réels au service des multinationales.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 04/01/2017

Excellent ! Mais...
Avez-vous conscience des conséquences de cette prise de conscience sur le fonctionnement de nos sociétés ?
Lorsqu'on commence à réaliser que notre réalité est subjective et que nous développons la capacité de la relativiser, nous remettons en question à peu près tout. Or ce que tente de faire l'école, c'est d'aider les enfants à se définir dans la société et s'orienter vers une activité qui leur convienne au mieux. L'école essaie de structurer et de définir. Agencer des valeurs et tracer un chemin pour chacun.
Il m'était déjà difficile de choisir une direction à la sortie du cycle d'orientation. J'ai donc inutilement prolongé les études. Eduquer à l'incertitude est véritablement une question de santé publique, mais c'est aussi une remise en question profonde de tout le système qui commence justement à l'école.
On traite volontiers les enseignants de gauchistes. Là, c'est plus sérieux, vous apparaitrez comme des subversifs que certains voudront mâter en évoquant leurs pires craintes de déstabilisation et d'incitation à l'anarchie.
Bien du courage !

Écrit par : PIerre Jenni | 04/01/2017

Pierre,

Je me suis fait exactement la-même réflexion !

Écrit par : aoki | 04/01/2017

@ Pierre Jenni,

Avez-vous rencontré un enfant en bonne santé qui ne bougerait pas tout en regardant toujours au même endroit soit un moment droit devant lui, un autre sur sa table (comme à l'école) et rappelé à l'ordre dès qu'il se permettrait ce triste sire de tourner la tête disons à gauche histoire de regarder par la fenêtre un instant?
Vous écrivez ne pas savoir su quoi choisir à la sortie du cycle d'orientation et par le fait prolongé inutilement les études: quid de ceux qui n'ont pas les moyennes qu'il faudrait pour prolonger inutilement leurs études?

Quid de la psychose à l'apprentissage qui s'empare des enseignants et décideurs psys d'orientation professionnelle dès les élèves atteignent leur quatorze-quinze ans sachant qu'ils seront par la suite n'"étant pas de notre monde"! victimes des barrages d'accès que nous savons c'est-à-dire non priés. non invités à la "table" des maîtres!?

Educatrice en formation un stage avec les CEMEA centre d'éducation aux méthodes éducation active fut une illumination parce qu'il n'était plus tant question d'approcher les enfants (adultes, de même) par un programme scolaire préétabli (comme si tous les élèves n'étaient qu'un seul avec même statut affectif et socioéconomique) mais de les approcher par leurs centres d'intérêts (ce qui donnait des pistes quant à leurs (nos) itinéraires respectifs.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 04/01/2017

Disons que l'on peut être plus nuancé. La différence entre "structurer" et "formater"... ...voire "aliéner" est ténue.

L'école actuelle est performante et réussit à faire en sorte que la majorité des élèves acquièrent ce que bon nombre de personnes appellent les fondamentaux (lire, écrire, compter).

Mais l'école échoue dans sa mission d'émancipation. La richesse de l'humanité (et du vivant sur la Terre), c'est la diversité. Or, l'école actuelle formate, sélectionne, stigmatise, conforte l'idée qu'apprendre, c'est emmagasiner des certitudes. Elle fait apparaître la culture, les disciplines scolaires, les connaissances, de manière dogmatique... ...et est donc créatrice d'intolérance.

Il y a certainement une autre voie, qui permettrait, tout en visant à définir nos sociétés, nos valeurs, les concepts, de prendre conscience de leurs constructions progressives... ...et de leur évolution constante. Sans tomber dans l'anarchie, car il est aussi nécessaire, comme l'affirme Edgar Morin, d'enseigner "la condition humaine", "l'identité terrienne" et "l'éthique du genre humain".

Écrit par : Laurent Dubois | 04/01/2017

Peut-être que l'enseignement ne devrait pas être le même pour tout le monde. Certains veulent des certitudes, d'autres les rejettent. Autre chose : au lieu d'asséner des vérités, indiquer comment elles ont été découvertes.

Écrit par : Géo | 04/01/2017

En France, les parents qui en ont les moyens déscolarisent leurs enfants en prenant soin eux-mêmes de leur éducation comme de leur enseignement.
D'autres parents choisissent les écoles privées.

Aux moins favorisés "structurer", "formater" voire aliéner en un pays qui fut exemplaire concernant la culture comme l'enseignement-

Écrit par : Myriam Belakovsky | 04/01/2017

Aux uns, le quantique,
aux autres, le cantique

avec baume sur le coeur

Écrit par : Myriam Belakovsky | 04/01/2017

Monsieur Laurent Dubois,

- « Or, l'école actuelle formate, sélectionne, stigmatise, conforte l'idée qu'apprendre, c'est emmagasiner des certitudes. Elle fait apparaître la culture, les disciplines scolaires, les connaissances, de manière dogmatique... ...et est donc créatrice d'intolérance. »

Un avis qui semble lui-même laisser assez peu de place au doute.

Et comment se manifestent, ... ou si vous préférez, ... quels sont les signes que vous permettent de reconnaître ce formattage, cette sélection, cette stigmatisation, ce dogmatisme ... chez les éleves de l'école publique ... aujourd'hui, ... par rapport à l'école ... du passé, et de quel passé précisément ?

Écrit par : Chuck Jones | 05/01/2017

@Laurent Dubois

"...Mais l'école échoue dans sa mission d'émancipation..."

D'un côté il y'a une pression certaine de répondre aux niveaux exigés (quelque soit la destination après l'école) qui peut être prend le pas sur le reste.
De l'autre, la perception de la société elle-même peut créer chez l'enfant une anxiété qui le fait rechercher de lui-même, uniquement des certitudes. L'émancipation ne viendra que plus tard vers l'âge mûr peut être.

@ Géo

Il est certain que les tempéraments sont différents et que "la culture" du doute profiterait peut être plus à des chercheurs ou des créatifs qu'à des exécutants.


De manière générale je trouve assez bonne l'idée d'éduquer à avancer dans toutes choses sans êtres absolument certain de la direction. Cela aide à garder l'esprit éveillé.

Écrit par : aoki | 05/01/2017

Monsieur Laurent Dubois,

Encore une toute petite question de rien du tout, si elle a un sens ...

Dans cette nouvelle formation promettant "d'Eduquer à l'incertitude", et de fournir les ... "outils pour décrypter le monde dans toute sa complexité et pour permettre aux élèves de gérer l’incertitude", ... pratiquement, à partir de quel moment s'arrête l'Education de l'incertitude, et commence l'Education de ... l'insécurité ?

Ou, si vous préférez, comment cette nouvelle formation prémunit-elle les élèves, et les enseignants, contre ... les névroses d'angoisse, ... conséquentes à une obsession de la gestion de l'incertitude, lorsque par exemple les tentatives de correction ne produisent aucun effet sur une situation incertaine, ou induisent des incertitudes, voire des erreurs supplémentaires dans l'appréciation d'une situation incertaine, différente de celles déjà étudiées ou vécues ?

Écrit par : Chuck Jones | 06/01/2017

@Laurent Dubois, les questions de Chuck Jones & précédentes restant sans réponse, on se demande encore quel est l'intérêt de ce/ces livres si on ne sait pas de quelle école vous parlez:

"Mais l'école échoue dans sa mission d'émancipation (...). l'école actuelle formate, sélectionne, stigmatise, conforte l'idée qu'apprendre, c'est emmagasiner des certitudes"

vu que les sources auxquelles vous vous référez sont deux de vos collègues- enseignants français de l'académie de Versailles,

difficile de faire un simple transfert pour application en Suisse, de leurs analyses visant à répondre à décades de violences & échecs scolaires issus du système spécifique à l'Education Nationale française

Au nom de l'honnêteté intellectuelle dont nous vous créditons, permettez-moi d'apporter cet éclairage des auteurs que vous citez:

Il est nécessaire de connaître un autre des écrits de Edgar Morin, enseignant dans l'ac. de Versailles (région parisienne), qui inscrit ses "7 savoirs nécessaires à l'éducation du futur" dans une appréciation des objectifs pédagogiques, qui m'apparait des plus contestable. En effet Morin utilise les principes pédagogiques de Rudolf Steiner pour ses 7 savoirs, mais s'engage dans une approche de nature sectaire. De ce fait je rejette cet auteur. A vous de voir:

"Nous devons inscrire en nous la conscience anthropologique, la conscience écologique, la conscience civique terrienne, la conscience spirituelle de l'humaine condition". Les Etats peuvent jouer un rôle décisif, mais à condition qu'ils acceptent, dans leur propre intérêt, d'abandonner leur souveraineté (...). L'occident qui se provincialise ressent en lui un besoin d'Orient, tandis que l'Orient tient à demeurer lui-même en s'occidentalisant. (...)
Le double impératif anthropologique s'impose: sauver l'unité humaine et sauver la diversité humaine. (...) nous sommes engagés, à l'échelle de l'humanité planétaire, à l'oeuvre de la vie qui est de résister à la mort. Civiliser et Solidariser la Terre, Transformer l'espèce humaine en véritable humanité, deviennent l'objectif fondamental et global de toute éducation aspirant non seulement à un progrès mais à la survie de l'humanité."

J'invite le lecteur à s'interroger sur ce que l'application des 'bonnes théories' d'Edgar Morin, telles "l'abandon de souveraineté d'une minorité au profit du grand Etat", et "d'unicité de la diversité pour le bénéfice de l'humanité", signifie pour les Tibétains et les Ouighours, et pour la Chine.

http://unesdoc.unesco.org/images/0011/001177/117740Fo.pdf

Quant aux écrits de Daniel Favre, autre français enseignant de l'académie de Versailles, ils sont concentrés sur les problèmes liés au système de l'Education Nationale française. Résumé de l'éditeur: " Il dénonce l'incapacité de l'EN à valider et à valoriser l'expérience subjective de la réalité, permettant l'installation de l'intolérance et du dogmatisme chez les élèves."

Résumé Ed. Dunod. "L’auteur propose d’interroger ce qu’il nomme l’addiction aux certitudes, source de plaisir et de sécurité face à la peur d’apprendre.
Mais de manière plus surprenante, il dénonce également ce dogmatisme psychologique dans l’enseignement procuré par notre Éducation nationale. L’intolérance des élèves reflète l’incapacité de notre enseignement à valider et valoriser la part irréductible d’expérience subjective de la réalité qui est au fondement de la liberté."

Contrairement à la France jusqu'aux débuts du 21e (impossible de développer ici les circonstances de l'isolement de l'EN française du 20e par son exclusivisme, & parisianisme post 1945 du siège Unesco de l'éducation), et sans rappeler ce qu'impliquent les différences fondamentales liées à la CH vs centralisme jacobin français,

l'éducation en Suisse a été marquée par les pionniers & grands pédagogues théoriciens des 19e et débuts 20e siècles, les fondateurs de l'Education nouvelle Pestalozzi et son ami Fröbel (Reformpädagogik), de l'Ecole Nouvelle (Claparède, Bovet, Ferrère) et des écoles actives (y inclus Steiner) et du constructivisme de Piaget, auprès de qui le Dr Montessori s'est formée.. en compagnie de son compagnon du moment, Cousinet.

Pas la peine de revenir sur les principes fondamentaux de nos pionniers ("apprendre à apprendre", "laisser les enfants apprendre à leurs rythmes, faire leurs propres expériences, les aider à construire leur sécurité dans la frustration, l'incertitude, la colère, l'échec", "les enseignants doivent d'abord savoir enseigner, être formés", etc.)
Ces principes archis connus dont on connaît les auteurs et écoles qui les appliquent, sont intégrés dans nombre de formations continues, font depuis longtemps partie de théories d'éducation appliquées à travers le monde, sont justement pour ces raisons (apprentissage de l'incertitude) au centre du succès des écoles Waldorf Steiner ou Montessori, dont de la Silicon Valley.

Lire cette note fait faire un bond dans le passé, et montre surtout que la France a besoin de gros efforts pour rattraper le 21e siècle. Je vous remercie de ne pas censurer cet avis et reste intéressée à savoir de quelle école vous vous inquiétez

Écrit par : divergente | 10/01/2017

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